ENTREVUE AVEC JORGE MIGUEL SAMEK

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Il a occupé les fonctions de Député et Secrétaire de l’Agriculture de l’Etat du Parana (Brésil).
Depuis 2003, il est le Directeur Général brésilien du barrage d’ Itaipu Binacional, construit en 1975 et partagé avec le Paraguay.
Cette centrale hydro-électrique reste le barrage le plus puissant du monde, devant celui des 3 Gorges en Chine, qui le dépasse en taille.

« LES SOLUTIONS SONT SIMPLES »

POINT D’EQUILIBRE

Le Paraná est l’état le plus productif du Brésil. Il occupe 2,3% du territoire national mais assure 25% de toute la production agricole du pays. Cette région a vécu un processus de colonisation qui n’a appliqué aucun critère socio-environnemental. Ce fut un processus trés rapide d’occupation du sol et de déforestation, suivant un modèle agricole qui n’était cohérent ni avec notre type de sol, ni avec notre climat. Nous avons importé la méthode européenne qui exigeait de labourer les champs. Ceci a du sens en Europe car il y a de la neige. Quand ceci fut transféré au Brésil, ce fut un désastre absolu. La terre restait poudreuse et chaque pluie forte provoquait une énorme érosion qui a détruit notre plus précieux patrimoine : le sol. La productivité a commencé à baisser.
C’est à ce moment qu’ un groupe de personnes s’est élevé contre ce modèle pour introduire de nouvelles idées.
Car nous avons créé un paradoxe : en même temps que nous voulons améliorer la qualité de vie de l’ensemble de la population mondiale, nous amenons la planète à la limite de ce qu’elle peut supporter.

Comment atteindre ce point d’équilibre entre créer des emplois, offrir de meilleures opportunités à la population et dans le même temps préserver le milieu ambiant ?
Comment produire de l’alimentation, développer la technologie et les connaissances, en travaillant également à la préservation de tous les cours d’eau, de la forêt d’origine, en promouvant un modèle agricole soutenable suivant des pratiques qui n’épuisent pas les ressources naturelles et qui sortent progressivement d’un modèle dépendant des substances agrochimiques ?

Il y a déjà 30 ans qu’un projet comme Cultivando Agua Boa avait été élaboré. Récemment, quand nous sommes arrivés à Itaipu, nous avons eu la possibilité de mettre toutes ces idées en pratique. D’avoir comme unité de planification stratégique un bassin hydrographique, d’avoir comme partenaires et acteurs de ce processus les personnes et les institutions qui agissent dans ce bassin. Tout le monde dialoguant pour que ce réseau atteigne toutes les composantes de la communauté : les autorités régionales et municipales, l’enseignement, les coopératives, les Ongs… A partir de la somme de toutes ces volontés, nous avons construit ce grand projet.

RESPONSABILITE PARTAGEE

Cultivando Agua Boa n’est pas un projet de Itaipu. Itaipu est un des acteurs fondamentaux de ce projet. Il aide à le conduire, à le porter, le faciliter, à chercher d’autres acteurs et à le financer aussi en partie. Mais le programme « CAB » comprend plus de 3 000 organismes associés.
Itaipu donne de l’argent, mais cette dépense a toujours existé. Mais cet argent vient s’ajouter maintenant aux finances de la municipalité, de l’Etat (du Parana), des universités, des ONGs, auquel s’ajoutent également d’autres ressources (y compris humaines et patrimoniales). Tout cet argent réuni dans un même projet permet d’aller plus loin.

Tous ces organismes ont leurs propres budgets qui, quand ils sont utilisés de manière dispersée, entrainent un gaspillage d’argent, des actions superposées. Ce n’est pas l’argent qui manque, le problème est qu’il est mal dépensé. Même avec peu d’argent, mais avec une bonne idée, bien conduite, avec des objectifs clairs, des techniques modernes d’administration, de la planification, de l’accompagnement, un contrôle du suivi, le résultat est extraordinaire. Et quand la population participe activement, c’est encore meilleur. Nous avons des exemples où la méthodologie participative a atteint un tel niveau qu’en dépensant 10% des frais habituels, le résultat était bien meilleur.

Les gens sont très bons quand ils s’impliquent dans une bonne idée et qu’ils constatent le sérieux de la proposition.Par exemple, on établit un projet de récupération du micro-bassin X.
Quelles sont les responsabilités de Itaipu : faire ceci, ceci et encore ceci.

Combien ça va coûter ? 15% du projet…

La conservation des chemins ? Responsabilité de la municipalité. Coût ? 10% du projet…
Les terrassements, les courbes de niveau, la récupération du sol ? Responsabilité de Emater, de la Coopérative et des agriculteurs. Coût ? Tant de %… 
Et chacun se responsabilise…

D’ autre part : reforestation, récupération de la forêt sur les berges. Qui s’implique ? IAP, nous, l’Université… Tant de %… En nous complétant ainsi, à partir des responsabilités de chacun, nous faisons avancer le projet.
Le Comité de Gestion du projet se réunit chaque mois pour établir l’accompagnement et l’évaluation : la “check-list”. Celui qui est en retard paie, celui qui est dans les temps est félicité, celui qui est le plus avancé sert de modèle.

Nous avons commencé avec un petit micro-bassin. Aujourd’hui, ce sont des centaines de micro-bassins qui sont travaillés de manière simultanée. Les bons exemples de chacune de ces pratiques réalisées sont incorporés dans les nouveaux projets. Toute cette convergence fait que tout le monde veut adhérer au programme. En voyant les municipalités qui ont déjà eu des résultats concrets, les municipalités voisines veulent suivre aussi. Elles sont encouragées par leurs propres producteurs, les journalistes, les associations qui demandent “pourquoi vous ne faites pas comme dans la municipalité X ?” Cela crée une pression dans le bon sens.

 

IDEES SIMPLES

Dans le domaine de l’éducation socio-environnementale, nous avons le sous-programme de l’éducation alimentaire qui a commencé trés modestement pour arriver au point de servir maintenant le “plus grand restaurant” que nous avons ici : les écoles. Chaque jour, ce sont des milliers de cuisinières qui accueillent les élèves des écoles publiques du Bassin Parana 3. La nourriture des cantines, il y a peu, était préparée par une grande industrie, loin d’ici, et tout le monde mangeait cela.
Mais pourquoi, si chaque municipalité peut produire sa propre alimentation, de manière biologique, en conservant l’argent et les impôts dans la région ?
Le gouvernement de Lula a introduit le programme de “l’Achat Direct” qui incite les écoles à acheter dans leur propre commune. Et quand elles achètent à des petits agriculteurs biologiques, elles peuvent les payer jusqu’à 20% plus cher. Autour de cette possibilité, tout un foisonnement d’initiatives a vu le jour.

Il nous a fallu créer des mécanismes locaux pour que ceci se traduise par des revenus pour les agriculteurs familiaux. Pour qu’ils voient que leurs produits peuvent être utilisés par les cantines scolaires, que le lait peut se transformer en fromage ou autres sous-produits, avec une valeur ajoutée par des procédés. Nous sommes arrivés à promouvoir la diversification de leurs propriétés, à encourager l’agriculture biologique avec des produits de meilleure qualité et l’indépendance par rapport au “paquet technologique” (ensemble des engrais et pesticides chimiques que les agriculteurs sont tenus d’acheter pour produire dans la logique conventionnelle. NdT)

Mais l’agriculteur familial à lui tout seul ne peut pas fournir l’approvisionnement. De là, l’importance des coopératives qui rassemblent la petite production de A, B, C, D. C’est ainsi que nous viabilisons l’agriculture familiale et biologique dans la région.A leur tour, les écoles ont commencé à travailler avec les cuisinières et les nutritionnistes. Les cuisinières se forment aux bonnes habitudes alimentaires. Qu’est ce que la graisse ? Pourquoi manger plus de légumes ? Pourquoi les produits biologiques sont-ils meilleurs pour la santé ? Aujourd’hui, nous avons un concours annuel entre les cuisinières des cantines. Les meilleures recettes reçoivent un prix et sont ensuite utilisées dans chacune des écoles.

Joint à tout ceci, il y a le thème du soin du corps, des promenades écologiques, de la promotion de l’exercice, d’empêcher les enfants de devenir obèses. Toute cette question est abordée de manière continue à l’intérieur de l’école. Et l’enfant qui apprend que manger des produits en conserve et de la “malbouffe” lui fait du mal, emmène ensuite cette information chez lui, dans sa famille.
Et donc, autour d’une idée aussi simple qu’un repas de cantine scolaire, imaginez la révolution qui se fait. Les idées sont comme ça. Très simples. Pour moi, les grands problèmes de l’humanité ont des solutions simples. Ceux qui compliquent le font pour leurs intérêts propres. Quand on s’adresse à la base et qu’on fait participer la population, le résultat est extraordinaire.

 

 

 

UN OUTIL EN MAIN

En théorie, ces idées furent développées et diffusées il y a de nombreuses années. Le problème est de transformer la théorie en pratique. Cette concrétisation se réalise seulement si on a un outil en main. Pour nous, Itaipu a été cet outil pour pouvoir transformer les idées et la théorie en pratique.

Nous ne sommes pas seuls. Tout le réseau de nos associés et partenaires perçoivent cet objectif bénéfique, le sérieux de cette proposition. Ils sont conscients qu’il ne s’agit pas d’un projet politicien pour l’ascencion de quelqu’un, que personne ne va devenir millionnaire avec cela, mais que c’est réellement une proposition pour construire un monde meilleur, une société meilleure. Il n’y a pas de meilleur outil que le gouvernement et une entreprise publique comme la notre pour réaliser cela. Toute une série de volontés, de personnes appropriées dans l’endroit adéquat, cherchant des alliances, a réussi ainsi à tisser un projet de cette dimension.

S’il est possible de le réaliser dans le Bassin du Parana 3, qui comporte 29 municipalités et un million d’habitants, il est également possible de le faire dans tout l’Etat du Parana et ses 399 municipalités. Et pourquoi pas dans l’ensemble du Brésil, avec ses 5800 municipalités ? Pourquoi ne pas le faire dans d’autres pays ? C’est seulement une question d’échelle.

Je suis convaincu que ce processus est irréversible et gagne toujours plus les consciences et les coeurs. Je suis optimiste envers la société. Je rencontre beaucoup de pessimistes, de “catastrophistes” qui prédisent la fin de tout. Je pense différemment, qu’au final, les « bons » vont gagner. Il y a beaucoup de chemin à faire encore, beaucoup d’obstacles, mais tous les jours nous sommes plus nombreux, chaque jour, ici dans cette région, notre armée augmente.

 

Propos recueillis en août 2010 à Foz do Iguaçu.

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