Bande son / Musique

La musique du groupe TONOLEC
illustre la bande sonore
du documentaire FLEURS DU FUTUR : AGUA BOA

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Interview réalisée le 20 octobre 2010 à Buenos Aires

Pour plus d’information, visitez le site officiel :

http://www.tonolec.com.ar/

VIDEOS :

Techo de Paja

Plegaria del arbol negro

Indio Toba

So Cayolec – mi caballito

Album :

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TONOLEC

Charo : Tonolec est un duo de musiciens composé de Diego Pérez et de Charo Bogarín. Nous sommes tous deux compositeurs et notre travail fusionne musique électronique et musique indigène.

Ce travail a commencé par une recherche de terrain dans les communautés Toba du Chaco argentin. C’est ainsi que nous avons découvert le choeur Toba Chelaalapi (« vol de grives »), un choeur de 13 hommes et femmes adultes qui, depuis 1962, s’assignent la mission de transmettre leurs chants ancestraux de génération en génération. Ils nous ont accueillis à bras ouverts, nous ont parrainés et ont supervisé notre travail comme musiciens et comme êtres humains car nous travaillons sur leur héritage, leur musique, leur langue et donc sur leur tradition.

Dans la langue Qom, le mot Tonolec désigne le “kaburé”, un oiseau au chant hypnotique des forêts du Chaco, qui chante la nuit.

La légende raconte que, pour le punir d’avoir abusé de ce don et fait preuve d’une vanité excessive, les esprits de la forêt transformèrent ses plumes en objets fétiches, des objets qui apportent le bonheur en amour. Ils le condamnent ainsi à être poursuivi par les autres êtres. Il se retrouve alors déplumé et laid, rélégué à chanter caché la nuit et à lancer son chant comme une complainte éternelle. Voici la légende du Tonolec dont nous avons eu connaissance après avoir pris ce nom.

Les membres du choeur Tolba Chelaalapi nous l’ont racontée eux-mêmes en guise de moralité et d’avertissement aussi pour nous.

Du jour au lendemain, nous nous sommes mis à travailler sur une langue ancestrale et ses sonorités, en recyclant en quelque sorte la culture Toba. Mais, nous ont-ils dit, ce nom que vous avez choisi est trés bien car il vous servira beaucoup. La morale dit : n’abuse pas de tes dons car cela pourrait t’entraîner sur une mauvaise voie. C’est ce qui est arrivé au tonolec. C’était une manière de nous mettre en garde : attention à ce que vous faites car nous vous offrons un trésor, la langue, les chansons et le legs de la tradition orale transmise de bouche à oreille. Ils nous ont ouvert ce coffre et nous ont donné ce diamant, en nous disant : attention, s’il vous plait, vous avez ce don de transmettre ceci aux gens, alors faites-en bon usage et ne l’exploitez pas pour votre seul profit. Je crois que ce nom représente une charge très lourde.

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RETROUVAILLES

Diego : Nous avons vécu longtemps dans le Chaco en ignorant ce monde qui était à côté de nous et qui pouvait nous apprendre tant de choses. Ensuite, pour continuer notre carrière de musiciens, nous avons dû partir pour Buenos Aires où règne insconsciemment l’idée que l’être humain peut se passer de la nature et qu’il doit suivre sa seule volonté et ses propres stratégies. En 2000, nous avons eu la chance de gagner un concours de MTV et de faire un voyage en Europe.

Nous avons senti que nous devions approfondir les racines argentines et les nôtres. Nous sommes revenus de ce voyage en pleine crise argentine de 2001. En plein milieu de cette crise, nous avons entamé une recherche liée aux lieux où Charo et moi avions vécu notre enfance, à Resistencia, dans le Chaco. C’est ainsi que nous avons fait connaissance des communautés toba et du choeur Chelaapi, de Resistencia.

Nous avons été vraiment subjugués par leur musique qui reflètait si bien la nature sauvage du Chaco où nous sommes nés. Nous avons commencé à nous laisser influencer par cette musique et la culture toba, qui recèle d’immenses richesses et connaissances dont nous n’avions pas idée à l’époque : la vie en communauté, le respect de la nature et de tous les êtres qui les entourent. Cela nous a beaucoup enrichis personnellement et comme musiciens. A partir de ce moment, notre travail a essayé d’intégrer ces deux mondes : celui de la nature et celui de la technique, le monde organique et le monde numérique et de faire en sorte que ces deux mondes qui ont des langages différents puissent se combiner harmonieusement dans notre musique. C’est en quelque sorte ce qui fait le son de Tonolec : l’intégration.

Charo : Nous avons été transformés. Nous venions d’un cadre de vie qui n’était pas sain, en ce sens que l’on ne peut pas s’y exprimer dans les choses que l’on fait. Parfois, il faut retourner à ses origines, y revenir pour retrouver son centre de gravité. Nous ne nous reconnaissions plus dans ce qui était européen.

Ce furent de grandes retrouvailles, non seulement par le recentrage sur notre axe en tant qu’artistes mais, dans mon cas personnel, par le retour à ma vraie place comme être humain. En plus d’ une identité musicale, j’ai trouvé mon identité en tant que personne, ce qui se communique ensuite à notre art, car nous recouvrons la fierté d’êtres qui nous sommes, d’avoir du sang indigène et de chanter dans des langues qui sont les nôtres et qui ont été rejetées pendant de nombreuses années.

En regardant le chemin parcouru derrière nous, nous avons pu voir qu’au-delà des formes musicales, ces gens nous ont appris un mode de vie et à voir le monde selon une « cosmovision ». Nous croyons que là se trouve la bonne graine qu’il convient de recueillir et de replanter.

LE PARTAGE

Charo : l’un des moments les plus marquants a été le premier jour où nous avons rencontré le choeur à l’endroit où ils se réunissent pour répéter.

Nous arrivions de Buenos Aires avec le minidisque, des microphones, des appareils photos, une caméra… prêts pour enregistrer de l’information de façon brutale et nous nous sommes retrouvés dans l’ambiance agréable d’ hommes et de femmes adultes de l’ethnie Qom, assis pour la répétition. Nous les avons salués et nous nous sommes présentés en tant que jeunes musiciens s’intéressant à leur culture, à leur musique. Ils n’ont rien fait d’autre que de nous regarder, d’acquiescer de la tête et de nous inviter à nous assoir à côté d’eux.

La grand-mère la plus âgée, Zunilda Méndez, nous a donné de petits sabots de chêvres (instrument très caractéristique des indigènes du nord) et ils ont commencé à chanter. Alors, à l’oreille, nous avons commencé à chanter avec eux et nous avons pénétré dans un monde magique, merveilleux et plein d’une énergie que nous était inconnue jusqu’alors, un paysage musical se déployait soudain devant nous à travers les chants des femmes et des hommes, et au son du violon toba “nvique”…

C’est ainsi que nous avons passé une heure, puis deux heures, puis nous avons perdu la notion du temps en participant à cette ronde de chants et de danses, remplis d’une énergie dont nous ne comprenions pas alors la source. Nous ressentions simplement un grand bien-être. Nous nous regardions avec Diego et à vrai dire, nous ne trouvions pas les mots pour exprimer ce que nous ressentions en partageant ces chants ancestraux et en nous imprégnant de la façon d’être de ces gens qui parlent très peu mais ont des regards profonds et possèdent un autre type de perception et de lecture du monde.

Je crois d’ailleurs qu’à ce moment-là eux aussi nous perçaient à jour par leurs regards, sans dire ce qu’ils lisaient en nous. Ils nous l’ont révélé récemment, des années plus tard. Nous n’avons jamais osé sortir les équipements que nous avions dans nos sacs à dos. Le fait de sortir un microphone à ce moment aurait été totalement déplacé. Ce sont des gens qui vivent dans une tradition orale, dans le temps réel et non dans le temps qui court.

S’il y a une chose que nous avons partagée avec eux, ce fut ceci : savoir nous ouvrir à eux et nous imprégner de ce partage, de tout ce qu’ils pouvaient nous offrir comme artistes et comme êtres humains. Nous avons conservé toutes ces choses en nous. Ce fut le premier déclic que nous avons eu : apprendre les choses le moment venu et ne pas se dépêcher d’enregistrer en deux heures des musiques et des paroles qui leur ont demandé des années pour être compilées et apprises. Respecter les temps de la nature est une de leur base. Ils nous ont enseigné à appréhender ce travail sur la musique native de cette manière, en temps réel, en respectant l’apprentissage par la tradition orale : rien pour noter, rien pour écrire ni pour les enregistrer. On vient et on partage avec eux. Et on apprend leurs chants parce qu’on les partage avec eux. C’est ainsi que nous avons mis 4 années à réaliser cette fusion de musique électronique, comme forme, et de musique Qom toba, comme contenu.

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PAYSAGES SONORES

Charo : Chaque langue a sa sonorité caractéristique. En soi, la langue toba a une sonorité gutturale, émise par la gorge. Certains sons sont coupés par un coup donné par la glotte, il y a beaucoup de consonnes.

Lorsqu’elle est chantée, la langue toba prend une dimension qui déconcerte vraiment. Nous arrivions avec la structure du language occidental et sa façon de prononcer les mots et soudain nous nous retrouvions dans un mode d’élocution totalement nouveau. Par exemple, le chant aigu des femmes tobas sur lequel je me base et la force de cette langue quand elle est chantée.

A travers cette langue, on parvient en quelque sorte à se connecter avec les gens qui écoutent et en même temps on à se relier à certaines zones de la conscience auxquelles on n’accédait pas avant, à certaines régions profondes qui sont indescriptibles, avec une force qui vient dont on ne sait où. Je me sens vraiment transportée alors dans un autre monde, cela me renvoie à des paysages oniriques, ceux que l’on voit en rêve, où l’on peut faire des choses magiques telles que voler, déplacer des montagnes ou les traverser.
Je crois que ce langage ancestral et primordial, d’une certaine façon magique et merveilleux, possède ce pouvoir et cette force. Je crois que c’est finalement ce que les gens perçoivent quand ils écoutent leurs chants. Il y a là un lien qui va au-delà de l’entendement et de la raison. Il y a un lien avec des parties inconnues de notre conscience ou un lien avec la nature elle-même, établi par ce language et où amène cette sonorité de la langue toba. Je crois que cela se traduit finalement par la force qu’apporte le retour aux langues d’origine qui sont ici depuis des milliers d’années. ..

Souvent nos récitals apportent cette régénération, les gens viennent nous voir ensuite et nous disent : je me sens plus léger, je décharge vers la terre des choses que je n’arrivais pas à éliminer et j’ai vraiment vécu cela comme une cérémonie, ce qui nous paraît hallucinant.

Ce que nous avons pensé en rencontrant ces communautés était que nous devions absolument le raconter aux gens qui ne les connaissaient pas.
C’est comme quand un enfant découvre quelque chose et veut le raconter à ses amis parce qu’il sait que c’est important. Nous avons senti que nous transmettons cette connaissance à notre manière et que nous servons de pont entre ces communautés et le reste de la société.

NOYETAPEC

Diego : Noyetapec a beaucoup de sens pour nous. C’est un champ ancestral que le choeur nous a transmis. Il signifie “Le jour se lève”. Ce fut la premier chant toba que nous avons connu. Nous sommes allés vers cette communauté parce que nous avions trouvé par hasard sur un disque cette chanson qui nous avait vraiment hypnotisés sans savoir exactement ce que disaient les paroles. Ce fut en quelque sorte la piste qui nous a menés à eux. C’est à partir de là que nous avons commencé ce travail de 4 à 5 années qui nous a conduit au premier disque. Cette chanson n’énonce pas plus de trois paroles qui racontent pourtant toute une histoire. Elle raconte que l’homme se réveille le matin, part chasser et en rentre pas chez lui tant qu’il n’a pas pris de gibier. Ensuite, si l’on analyse ces paroles, elles disent en fait ceci : “Noyapec” (le jour se lève) “to troo-oooo” (le coq chante) “na sielabá” (l’homme est en train d’arriver). Pour eux, ces 3 mots constituent toute une histoire. C’est alors qu’on se rend compte de ce dont nous parlons aujourd’hui, du symbolique, ou comment avec trois mots on peut évoquer tant de choses symboliquement. A partir de cette répétition, ils génèrent un état second, que nous avons ressenti la première fois que nous avons entendu leur musique et que nous essayons de communiquer lors de nos récitals.

FORCE DE LA TERRE

Charo : “La berceuse” a été pour moi la plus belle chanson que j’ai jamais entendu par ses registres vocaux et la charge émotive qu’elle renferme. C’est une chanson que les grands-mères de la communauté toba se transmettent d’une génération à la suivante. On ne sait pas qui l’a créée, elle date d’il y a très longtemps. C’est la grand-mère Zuñilda Méndez qui me l’a apprise. L’apprendre a été l’une des expériences les plus belles que j’ai jamais vécue. D’abord pour les registres vocaux qu’elle possède. Le lieu où l’on place la voix pour commencer à chanter est comme si on était à l’intérieur d’une montagne et que l’on place la voix exactement au centre et à la cime de cette montagne, la plus haute qu’on puisse imaginer.

Ceci est la sonorité, ceci est la force de cette terre-là, c’est ce à quoi ils s’engagent au moment de chanter. Quand on les écoute, on n’est pas dans une petite plaine. Avec eux, on s’élève à la plus haute cime de la montagne, au plus profond d’un tunnel ou encore en train de dévaler dans le courant d’une rivière. Les paroles disent : « dors, dors, mon petit, dors car ton papa est parti travailler, parti pêcher des coquillages, dors, dors, mon petit, dors car ta maman doit tisser le filet pour que ton papa puisse pêcher les poissons de la rivière ». La chanson dit encore « quoilala yalcalec”, “quoilala” signifie le miel des abeilles et “yalcalec” une toute petite abeille. C’est une chanson très douce et sans doute une des plus représentatives de l’héritage oral de cette communauté.

ADA NAWE EPAQ

Charo : “Prière de l’Arbre Noir » se reporte à la mythologie toba Qom, à une histoire de concours chamanique. La légende de « Ada Nawe Epaq » (l’Arbre Noir) raconte que chaque nouvelle année des peuples originaires, les êtres auxiliaires, les esprits viennent en rêve appeler les chamanes et les emmènent à un marécage au milieu duquel s’élève l’Ada Nawe Epaq, le tronc noir. Pour grimper à l’Arbre, ils doivent éviter tous les êtres aquatiques du marais qui sont dangereux et qui en veulent à leur vie. L’Ada Nawe Epaq possède différents niveaux ; plus le chamane monte haut, plus il aura ensuite de pouvoir pour guérir.

Ces pouvoirs leur sont attribués par les éléments de la nature, ce sont des pouvoirs de guérison à travers l’eau, le vent, le souffle. C’est de cela que parle la légende d’Ada Nawe Epaq, la légende de l’Arbre Noir…

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LE RITE

Charo : une autre chanson, “el Rito” (le Rite), montre la manière dont les indigènes voient le monde, d’une façon très poétique, assez laconique. La chanson dit : “Lavons-nous le visage pour ne pas nous endormir” en parlant de l’eau comme d’un élément qui réveille et qui soigne : “lavons-nous le visage pour ne pas nous endormir, le vent soufle encore, il pleure, il pleure, il guérit, il guérit, il guérit toujours… ».

C’est un acte quotidien que nous pratiquons tous, qui parle d’un être vivant qui se lève, qui va au bain ou à un lac cristallin et qui se lave le visage, alors qu’en fait, nous tous, quand nous nous levons dans notre maison, dans notre appartement, dans l’endroit où nous vivons, tous, nous nous levons et commençons par nous laver le visage. Nous ne nous rendons pas compte que, aussi occidentalisés que nous soyons, nous effectuons des actes quotidiens qui sont des rituels et que nous pratiquons jour après jour pour nous purifier, pour aller de l’avant, pour nous réveiller et commencer le jour, ce qui n’est pas peu de choses.
« Le Rite » parle de cela, de l’eau, comme de l’élément purifiant, guérisseur et qui réveille.

EMPREINTES

Charo : Nous sommes un peu l’histoire que nous avons vécue et dans mon cas personnel j’ai dû traverser des épreuves très dures.

Je suis née à Clorinda, dans l’état de Formosa (aux confins de l’Argentine et du Paraguay). Mon père militait pour le justicialisme, dans le secteur agraire, sans être armé mais en luttant avec ses idées. Il fut l’un des disparus.

Nous étions 3 femmes, ma mère, ma soeur et moi. Ma mère décidé que nous irions habiter à la ville de Resistencia pour quitter un peu cette terre qui nous avait apporté tant de malheurs.

Je crois que ces manques, ces absences, ces coups terribles portés à ma partie humaine se reflètent beaucoup dans mon mode d’expression, ma façon de chanter. De plus, je suis mère, j’ai une fille dont le père est mort alors qu’elle n’avait qu’un an et demi. C’est donc un chemin hanté par l’absence, mon paysage intérieur est aussi très aride. Mais il y a beaucoup de force et un message qui, pour moi, passe au-dessus de tout : le pouvoir de la mère-terre, le pouvoir des femmes, le pouvoir de chaque être humain pour aller de l’avant et surmonter toutes les situations.

C’est cette force que je retrouve quand je suis sur scène pour chanter et lancer ma voix parce que ma voix s’élève à partir d’un lieu de douleur, d’un lieu profond, où l’on apprend, et non d’un lieu de rancoeur ni de haine mais d’un lieu de pleine confiance où, malgré les coups terribles et parfois presque mortels que l’on peut recevoir dans la vie et qui nous marquent au fer rouge, on peut aller de l’avant, construire pour le bien et apporter aux autres un message d’encouragement et de force d’âme.