ITV Moema Viezzer

ENTREVUE AVEC MOEMA VIEZZER

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TECHONOLOGIE SOCIALE DE POINTE

MAUVAISE “EDUCATION”

“Education” est un mot mal utilisé et mal compris.

Quand on parle avec des personnes responsables de gestion éducative, y compris dans les organisations internationales, on a toujours l’impression qu’elles confondent l’éducation (environnementale) avec la formation, le “training”.

Elles ne la conçoivent pas comme un apprentissage transformateur permanent, basé sur des principes et des valeurs, mais la considèrent plus comme un sujet technique.

Si nous voulons une transition vers un nouveau paradigme, l’éducation nécessite aussi de passer par cette transition. Il ne s’agit pas de changer la terminologie mais la manière même de penser. Notre maître Paulo Freire parlait déjà beaucoup de cela quand il disait que ce concept d’ “éducation bancaire” n’était plus valable. Ce n’est plus quelqu’un qui “sait” qui va venir apprendre à un autre qui “ne sait pas”. Tous, nous avons toujours quelque chose à apprendre et, en même temps, quelque chose à enseigner.

 

 

3 DIMENSIONS

On ne peut pas considérer l’Education Environnementale comme quelque chose de séparé ou d’extérieur : elle doit être au centre des programmes destinés aux institutions, aux écoles et à la population en général.

Au niveau des institutions, l’Education Environnementale aide les fonctionnaires à comprendre ce qu’impliquent les changements et à introduire de nouvelles pratiques. Dans chaque institution, il y a des gens en faveur et d’autres contre cette nouvelle perspective, il est difficile qu’un changement se fasse sans conflit.

Pour réaliser quelque chose de réellement différent, nous travaillons sur les valeurs. Les personnes doivent s’approprier ces nouvelles idées de la soutenabilité, ce qui doit être accompagné par une série d’actions trés concrètes.

L’Education Environnementale dans les écoles, en réalité, doit commencer avec les adultes et pas seulement avec les professeurs, mais aussi avec la direction et les parents.

Dans un programme d’éducation alimentaire pour les enfants, nous montrons ce que signifie dans le monde réel produire de la nourriture. Et qui doit participer ? Les professeurs ? Oui, mais aussi les nutritionnistes, les cuisinières des cantines et les producteurs d’aliments biologiques de nos localités. C’est un apprentissage à partir de là où je vis, de l’endroit où je suis en train d’agir, en cherchant et en comprenant les connections. A partir de là, tout change, y compris la vision de ce que doivent être la production, la consommation, la commercialisation…

Quand nous avons commencé le programme des potagers biologiques scolaires, nous avons créé la liaison entre le Secrétariat de l’Education et le Secrétariat de l’Agriculture dont les techniciens venaient aider à l’ apprentissage. En travaillant de manière transversale, nous avons cassé l’aspect monolithique de ces secrétariats où chacun faisait pour soi et ne savait rien des autres. Les éducateurs sont devenus des agents d’interconnection entre les différents secrétariats du gouvernement.

L’Education Environnementale, dirigée vers l’ensemble de la population, doit gérer le fait que les organes du gouvernement sont perçus plus comme une structure philantropique que comme un gouvernement en lui-même. Beaucoup de familles vivent en situation extrême et on ne peut pas abandonner les politiques d’assistance facilement. Mais il faut continuer à réaliser ce travail de redéfinition des besoins, mener une rééducation à partir d’actions concrêtes.
Pour cela, le travail isolé d’un groupe d’éducateurs ne suffit pas. Il manque la volonté politique qui anime les institutions publiques et qui arrive ainsi jusqu’aux populations qui, parfois, ne croient plus en rien. J’ai travaillé avec beaucoup de communautés qui ont perdu l’espoir de pouvoir sortir de la misère. En premier, il faut investir pour que les gens retrouvent confiance en eux et qu’ils se rendent comptent qu’ils ne sont pas condamnés à vivre en faisant l’aumône.

 

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CERCLES D’APPRENTISSAGE

Dans le programme Cultivando Agua Boa, l’Education Environnementale (EE) est présente dans la majeure partie des sous-programmes : EE pour le recyclage, EE pour l’agriculture biologique, EE pour les plantes médicinales, EE pour la gestion des bassins hydrographiques et ainsi successivement…

Comme disent les orientaux, „tout est dans tout”. Si nous abordons un problème environnemental comme thème générateur,il va nous amener en fait aux autres problèmes.

Nous avons travaillé la question des déchets qui, à leur tour, nous a amené à la question de l’eau. Quelqu’un a protesté : „mais ici, on ne parle pas d’eau, mais des déchets” – „ Et d’où enlève-t’on les déchets ?”. L’Education Environnementale qui part d’un thème générateur transversal oblige les gens à ouvrir leur réflexion, ouvrir leur coeur et à s’ouvrir pour apprendre.

Les thèmes environnementaux amènent forcément au social. A partir d’une petite action comme la récupération d’une source, les gens perçoivent la complexité des choses. La nécessité du dialogue avec les acteurs sociaux qui interviennent dans le micro-bassin apparait. On réunit tous les acteurs responsables pour que l’eau dans ce territoire soit protégée et “bien cultivée”. De même pour l’agriculture biologique, les déchets et les autres thèmes générateurs.

On prend en compte tous les acteurs qui agissent dans cet espace et ces acteurs doivent prendre part au cercle d’apprentissage pour parcourir ensemble le chemin à suivre. Ainsi, nous pouvons apprendre à mesure que nous résolvons les problèmes de la communauté, chacun apportant son expérience et ses connaissances, grandissant tous en tant que communauté.

Cette façon de travailler amène également la question de la solidarité. Non dans le sens philantropique, d’oeuvres sociales ou autres, mais la solidarité issue de la conscience de l’interconnection entre tous, de la citoyenneté locale et planétaire. Ce qui est important, ce n’est pas la taille, la dimension ou le coût de ce qui est réalisé, mais la volonté même de faire. Rien n’est petit ni simplement opérationnel. Au début du programme “Cultivando Agua Boa”, certains disaient : “qu’est ce que ça va changer de récupérer cette source ? ” Mais avec le temps, chaque municipalité a restauré ses sources, les ruisseaux ont recommencé à avoir de l’eau, les gens utilisent de moins en moins les agrotoxiques et arrêtent de jeter leurs bidons dans les rivières. Nous sommes en train de récupérer notre habitat. On a généré tout un courant de conscience nouvelle et de nouveaux comportements.

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POLITIQUE PUBLIQUE

Tout ce processus ne peut être atteint seulement par l’action d’éducateurs, il doit être en même temps synchronisé avec des politiques publiques. Le travail d’Education Environnementale doit être situé dans une perspective plus large, il exige une décision politique. Toute institution qui aborde l’Education Environnementale a besoin d’une stratégie pour construire un réseau d’alliances, car beaucoup de choses qui se font au niveau local dépendent des organes nationaux ou régionaux. Nous commençons donc à tisser notre réseau dans cette ligne transformatrice.
A partir de ce réseau, nous nous connectons à d’autres personnes, groupes et institutions qui ont déjà une capacité à assimiler et à s’enraciner dans cette nouvelle façon de travailler.

Fonctionnaires publiques, professeurs d’école, leaders communautaires, ils vont amener ces principes et valeurs dans leur zone d’influence : le bureau, l’école, l’église, le syndicat, la famille…

Dans ce sens, l’Education Environnementale doit se transformer en politique publique et transcender les gestions administratives. Les éducateurs doivent savoir débattre avec des maires, des secrétaires et des directeurs des institutions auprés desquelles ils interviennent, ils doivent siéger dans le Comité de Gestion des municipalités… Je suis fatiguée de parler avec les éducateurs, nous avons besoin de discuter avec les législateurs, les gestionnaires publiques, les entrepreneurs, les agriculteurs. Tous ceux qui interfèrent de quelque sorte que ce soit avec le milieu ambiant doivent passer par ce processus.

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MONOCULTURES DE L’ESPRIT

Le programme “Cultivando Agua Boa” s’est développé dans une région de monoculture intensive : soja-maïs. Pour cette raison, le dialogue a été trés important avec les agriculteurs de cette région. Ils ne devaient pas se sentir jugés ou dévalorisés parce qu’ils commettent de nombreuses erreurs. Leurs pratiques insoutenables sont issues des politiques passées de l’Etat (du Parana) et des encouragements économiques qui ont facilité la déforestation. Toute cette réflexion fait partie du processus d’Education Environnemental.

Comme le disait Vandana Shiva dans une de ses conférences : “Quand tu regardes une graine, la façon de la voir reflète ton modèle mental. Si tu es en faveur des transgéniques, des agrotoxiques, du modèle agro-exportateur, elle reflète le modèle de développement mondial qui t’a imprégné intérieurement.” Dans son célèbre livre “Monoculture des esprits”, elle retrace l’architecture de cette monoculture de pensée qui a conduit à l’entremêlage des problèmes socio-environnementaux que nous vivons actuellement.

Ici, dans notre zone, par exemple, on a fait une étude sur l’usage et l’abus d’agrotoxiques pour la culture de la fraise. Ce fut incroyable de constater que les propriétaires ne mangeaient pas les fraises qu’ils cultivaient parce qu’elles étaient pleines de poison. Ils produisaient seulement pour la vente et ils achetaient auprès des producteurs biologiques les fraises qu’ils consommaient eux-mêmes. S’ils ne démantèlent pas ce modèle mental de vivre en fonction du profit, ils ne se préocuperont pas de ce qui se passe pour les autres. Le problème n’est pas l’ignorance, mais un modèle mental. Ces gens ne se sont pas encore libérés de celui-ci.

Nous sommes tous des apprentis. Nous avons tous besoin d’apprendre et de chercher de nouvelles connaissances pour nous transformer en citoyens capables d’agir tant dans le milieu ambiant que dans le contexte local et global. Nous travaillons avec les gens pour les libérer de ce modèle et introduire de nouvelles idées dans leur quotidien. Mais il est important aussi qu’ils sachent qu’il existe beaucoup d’autres personnes, groupes et institutions qui, dans d’autres endroits de la planète, pensent et désirent aussi la même chose.

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TECHNOLOGIE SOCIALE DE POINTE

J’ai rencontré beaucoup de gens qui connaissent trés bien l’environnement, qui sont fatigués de donner des conférences sur les thèmes environnementaux d’aujourd’hui et qui considéraient comme une perte de temps incroyable ma demande de dédier une partie de leur conférence à l’intégration des participants. Ils s’inquiétaient : “Et quand le travail va-t’il commencer ?”. Mais pourquoi séparer ? Si on veut créer de fait une nouvelle manière d’être, le plus important est de générer une synergie d’intérêts en fonction de ce que l’on veut transformer, récupérer ou protéger.

A la base de l’Education Environnementale Dialogique, nous essayons de récupérer quelque chose que les sociétés occidentales ont perdu : le Dialogue, l’art d’échanger et de partager avec l’autre. Habituellement, les gens parlent sans s’arrêter ou ne font qu’écouter.

Même les trés grandes institutions ne peuvent plus supporter cette forme si hiérarchique et si nocive en termes de relations humaines.

Cette recherche d’une relation plus dialogique entre les êtres humains, mais aussi entre l’être humain et la nature, est de fait une technologie de pointe.

Souvent, les politiques nous demandent la valeur économique de l’Education Environnementale. Parfois, on ne perçoit pas cette valeur économique sauf si l’on réalise une analyse avec de nouveaux indicateurs qui montrent combien de tonnes de déchets en moins sont produits dans la ville ou combien de poison en moins est utilisé par les agriculteurs.

C’est nécessaire pour montrer que la politique d’Education Environnementale n’est pas seulement trés utile à moyen et long termes, mais qu’elle assure aussi à court terme un habitat plus sain et plus sur et qu’elle sauve des vies.

En soi, l’Education Environnementale est aussi une éducation pour la paix. Pas la paix dans le sens “absence de guerre”, mais la paix avec soi-même, dans le foyer, la baisse de la violence dans la rue, dans les écoles. L’Education Environnementale crée des ambiances différentes, soutenables, où les êtres humains peuvent à nouveau se déplacer librement, boire de l’eau pure, manger de la nourriture sans poison, habiter une maison sans fil de fer barbelés.

 

Foz do Iguaçu – octobre 2010

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